L’index de sociabilité des plantes : Un outil essentiel pour concevoir des aménagements naturels durables

L’index de sociabilité des plantes : Un outil essentiel pour concevoir des aménagements naturels durables

Figure 1. Colonie étendue de Verge d'or du Canada (Solidago canadensis).

 

Lorsqu’on observe un pré, une friche ou une lisière forestière, on pourrait croire que les plantes poussent un peu n’importe comment. En réalité, elles suivent des règles bien établies — des règles sociales, même. Certaines se tiennent tranquilles dans leur coin, d’autres aiment les petits groupes serrés, d’autres encore prennent toute la place qu’on leur donne.

Cette « vie sociale » des plantes, Hansen & Stahl l’ont résumée dans ce qu’ils appellent l’index de sociabilité, mis de l’avant en 1993 dans leur publication Perennials and their Garden Habitats. Un outil simple, mais très utile quand on veut créer un aménagement paysager durable, concevoir un mélange de semences, ou simplement comprendre pourquoi certaines plantes prennent de l’expansion rapidement. 

C’est quoi l’index de sociabilité?

L’idée est simple : chaque plante, dans la nature, a sa façon d’occuper l’espace. Certains individus poussent isolés (niveau I), d’autres en petits groupes (niveau II), d’autres en petites talles (niveau III), en grandes talles (niveau IV) ou carrément en colonies étendues (niveau V).

C’est un indicateur précieux qui nous aide à comprendre comment une plante va se comporter dans un aménagement. Est-ce qu’elle va rester où on la met? S’étaler tranquillement? Ou s’imposer en dominant l’espace?

 

Figure 2. Les 5 niveaux de sociabilité. (Hansen et Stahl, 1993). 

Pourquoi certaines plantes poussent-elles seules et d’autres en groupes?

Plusieurs raisons ont été identifiées pour expliquer ces comportements.

Les plantes solitaires (niveau I) sont souvent des espèces plus exigeantes : elles germent dans des conditions bien précises, n’ont pas une grande capacité de propagation ou se laissent facilement dominer par les plantes voisines. Elles sont belles, uniques, mais pas du genre à envahir l’espace.

À l’inverse, les plantes des niveaux IV et V sont celles qui disposent de mécanismes de propagation très efficaces : rhizomes traçants, stolons, production de graines à la tonne, capacité à profiter des sols nus après une perturbation. Elles colonisent, s’étendent, et finissent par former de vastes nappes. Elles ne sont pas « envahissantes » pour autant, mais elles sont très compétitives.

Entre les deux, les niveaux II et III représentent les plantes sociales « modérées » : elles se regroupent, mais sans chercher à occuper la terre entière. Elles tolèrent la compétition, mais la compétition les retient aussi. En somme, ce sont souvent les plantes les plus utiles pour stabiliser un aménagement.

 

Figure 3. Pré fleuri composé d’espèces ayant différents niveaux de sociabilité.

Des exemples d’espèces indigènes au Québec

Pour rendre le concept de sociabilité plus concret, voici quelques espèces indigènes du Québec selon leur comportement typique.

  • Niveau I : Lobélie cardinale (Lobelia cardinalis), Actée à grappes noires (Actaea racemosa)

 

  • Niveau II : Agastache fenouil (Agastache foeniculum), Coréopsis lancéolé (Coreopsis lanceolata)

  • Niveau III : Verge d’or à tige zigzagante (Solidago flexicaulis), Monarde fistuleuse (Monarda fistulosa)

  • Niveau IV : Aster lancéolé (Symphyotrichum lanceolatum), Élyme du Canada (Elymus canadensis)

  • Niveau V : Verge d’or du Canada (Solidago canadensis), Carex luisant (Carex lurida)

Comment utiliser l’index de sociabilité pour créer un mélange de semences efficace

C’est ici que l’index devient un outil magique. Créer un mélange de semences ou un aménagement indigène n’est pas seulement une question d’esthétisme. C’est aussi une question de relations entre les espèces. 

Une bonne stratégie consiste à penser en trois couches:

1. La matrice (niveau II–III) : Ce sont les plantes qui vont faire le gros du travail : occuper le sol, empêcher les mauvaises herbes d’entrer, stabiliser l’ensemble. On parle de carex, de petites graminées, d’asters et de verges d’or plus discrètes. Ce sont les fondations de l’aménagement. 

2. Les accents (niveau I) : Ce sont les plantes solitaires qui ne prennent pas beaucoup d’espace, mais qui apportent du style, de la couleur et de la diversité esthétique. 

3. Les espèces de service (niveau IV–V) : Ce sont les plantes à utiliser avec parcimonie, mais qui peuvent aider à stabiliser un talus, une pente, un fossé, ou combattre une espèce envahissante. Tout dépend de l’objectif du projet! 

En résumé

Bien utilisé, l’index de sociabilité permet de créer des aménagements dont la canopée se ferme rapidement, qui ne demandent presque plus de désherbage une fois établis et qui s’auto-équilibrent avec le temps. Quand on comprend mieux le comportement des plantes, on arrête de les mettre dans des conditions où elles échouent ou deviennent incontrôlables. Au lieu de placer des plantes au hasard, on crée des communautés cohérentes, robustes, belles et vivantes. C’est exactement ce qu’on observe dans les milieux naturels : une cohabitation dynamique où chaque espèce a un rôle.


Sources

George, B. 2021. Perennial Plant Sociability Metrics: Tools to Interpret Designed Plant Communities for Public Gardens [projet de baccalauréat, Cornell University].

Hansen, R. et Stahl, F. 1993. Perennials and their Garden Habitats. Cambridge University Press.

Prairie Up. Design Workshop Pocket Guide. PDF. 

Rainer, T. et West, C. 2015. Planting in a Post-Wild World: Designing Plant Communities for Resilient Landscapes. Timber Press. 


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