Ce que révèle l’entretien du gazon sur notre rapport à l’environnement
La pelouse est devenue un élément central du paysage nord-américain. Présente devant les maisons, autour des écoles, des entreprises et dans les parcs, elle est souvent perçue comme un symbole de propreté, de confort et de normalité. Pourtant, derrière cette apparente banalité se cache une réalité environnementale beaucoup plus lourde qu’on ne l’imagine.
En Amérique du Nord, les pelouses couvrent des superficies immenses. Aux États-Unis, elles constituent aujourd’hui la culture irriguée la plus étendue du pays. Plus de 63 000 miles carrés de territoire y sont occupés par des pelouses, soit une superficie comparable à celle de l’État de Washington. Cette omniprésence n’est pas limitée au sud de la frontière. Au Canada, dans plusieurs villes, les pelouses représentent entre environ 8 % et plus de 22 % du territoire. À Montréal, elles couvrent près de 100 km², ce qui équivaut à environ 43 fois la superficie du parc du Mont-Royal. À Toronto, elles s’étendent sur près de 80 km², soit environ 50 fois la superficie de High Park. Dans de nombreuses communautés canadiennes, les espaces verts représentent près des trois quarts du territoire, et une grande partie de ces espaces est occupée par des pelouses. Avec le temps, elles sont devenues une véritable obsession nationale.
À l’origine, la pelouse n’est pas inutile. Elle offre des espaces pour jouer, peut servir de chemin dans les jardins ou encadrer des prés fleuris vivaces. Toutefois, la majorité des pelouses tondues n’offrent pas ces usages. Elles existent surtout pour être maintenues courtes, vertes et uniformes, au prix d’un entretien constant.
Une consommation massive de ressources
Maintenir une pelouse « parfaite » demande d’importantes quantités de ressources. L’arrosage des pelouses représente près du tiers de la consommation résidentielle d’eau aux États-Unis. L’irrigation paysagère y atteint environ neuf milliards de gallons d’eau par jour, ce qui équivaut à environ 13 500 piscines olympiques quotidiennement. Même si le contexte climatique diffère, une part importante des ménages canadiens arrose également leur pelouse, souvent de façon régulière, afin de la maintenir verte.
L’eau n’est qu’une partie de l’équation. Les pelouses consomment aussi de grandes quantités d’engrais, de carburant et de produits chimiques. Aux États-Unis, environ 100 millions de tonnes d’engrais sont utilisées chaque année pour les pelouses. Les propriétaires utilisent jusqu’à dix fois plus de pesticides par acre que les agriculteurs. À cela s’ajoutent des dépenses annuelles très élevées et un investissement en temps considérable : les propriétaires consacrent un nombre important d’heures par année à l’entretien de leur pelouse. Même les pelouses dites biologiques, qui n’utilisent pas d’engrais chimiques, ont un impact négatif en raison de l’arrosage important et de la tonte à répétition qu’elles nécessitent.
Pollution et contribution aux changements climatiques
L’entretien des pelouses génère aussi une pollution significative. L’irrigation, la fabrication des engrais, la production de pesticides et la tonte produisent des émissions importantes de gaz à effet de serre. Les tondeuses à essence émettent dix fois plus de polluants par heure qu’une automobile et constituent une source importante de pollution atmosphérique. Les déversements d’essence liés au remplissage des tondeuses sont massifs à l’échelle nationale.
À cela s’ajoute un déséquilibre fondamental : les émissions associées à la tonte et à l’entretien des pelouses dépassent largement la capacité des pelouses à stocker du carbone. Les engrais azotés contribuent aussi au problème, puisqu’ils produisent de l’oxyde nitreux, un gaz à effet de serre très puissant. L’augmentation de l’utilisation des engrais est directement liée à une hausse de l’oxyde nitreux dans l’atmosphère.
De plus, sous leur apparence verte, les pelouses conventionnelles reposent sur un sol souvent appauvri. Elles dépendent d’intrants chimiques qui perturbent la vie microbienne et fongique essentielle à la santé des sols. Les racines superficielles des graminées limitent l’accès à l’humidité souterraine et rendent les pelouses plus dépendantes de l’arrosage.
Lorsque les sols sont biologiquement appauvris, ils absorbent moins bien l’eau. Cela entraîne un ruissellement accru, qui contribue à l’érosion et à la pollution des cours d’eau. Les engrais, herbicides et pesticides lessivés contaminent ainsi les lacs, les rivières et les nappes phréatiques.
Un lourd tribut pour la biodiversité
Les pelouses constituent des écosystèmes très simplifiés, offrant peu de valeur pour la biodiversité. La tonte fréquente réduit fortement la biomasse d’insectes, tandis que les pesticides utilisés sur les pelouses sont dangereux pour de nombreuses formes de vie et associés à des impacts négatifs sur la faune.
En Amérique du Nord, près d’une espèce d’abeille indigène sur quatre est en danger. À l’échelle mondiale, la biomasse d’insectes a chuté de façon majeure, ce qui affecte directement les populations d’oiseaux insectivores, elles aussi en fort déclin. Les produits d’entretien des pelouses sont responsables de la majorité des cas d’empoisonnement de la faune signalés, et les animaux domestiques exposés aux pelouses traitées présentent un risque accru de certains cancers.
Un cadre réglementaire imparfait
Une partie de ces impacts s’explique par un cadre réglementaire qui a longtemps sous-estimé les risques. Certains pesticides ont été approuvés sans tests indépendants complets, et des substances autrefois jugées sûres ont causé des dommages majeurs aux écosystèmes. Le glyphosate, par exemple, a été classé comme probablement cancérogène. Il est largement utilisé et a été détecté dans l’air et la pluie. Malgré des poursuites judiciaires majeures intentées contre des fabricants de pesticides, certains produits restent autorisés.

Les prés fleuris : une alternative facile, durable et accessible
Face à ce constat, une autre façon d’aménager nos terrains s’impose. Les prés fleuris et les pelouses diversifiées représentent une solution aux nombreux bénéfices. Ils nécessitent peu d’entretien une fois établis. Contrairement au gazon traditionnel, ils sont capables de faire face à des conditions difficiles, comme les sécheresses et les épisodes climatiques extrêmes, sans dépendre d’arrosages fréquents ni de tontes répétées. Leur diversité végétale soutient une grande variété de formes de vie et contribue à la résilience globale de ces milieux, qui évoluent et se renforcent avec le temps plutôt que de s’appauvrir. Cette capacité d’adaptation repose sur leur diversité fonctionnelle et structurelle : en combinant des plantes aux comportements écologiques différents, les prés fleuris ne réagissent jamais de façon uniforme aux sécheresses, aux maladies ou aux aléas climatiques, ce qui leur permet de se régénérer et de se maintenir dans le temps, contrairement aux monocultures.
Cette diversité se traduit aussi par des bénéfices climatiques importants. Un pré fleuri établi peut stocker environ 70 % plus de carbone qu’une pelouse monoculture. Les prés fleuris sont reconnus comme une solution efficace et évolutive pour l’absorption du carbone, capables d’égaler, voire de dépasser, les forêts en matière de stockage souterrain, tout en s’établissant plus rapidement.
À l’échelle mondiale, les prés fleuris stockent environ 20 % des stocks de carbone. En Amérique du Nord, ils peuvent stocker entre 4,5 et 40 tonnes de carbone par acre dans les 20 premiers centimètres de sol. Le sol sous 2,5 acres de pré fleuri en santé peut ainsi absorber autant de carbone que ce que produisent 150 voitures en une année.
Ce stockage repose sur la photosynthèse : une partie importante du carbone absorbé par les plantes est transférée dans le sol, où les racines nourrissent des microorganismes bénéfiques. Lorsque ces organismes meurent, le carbone demeure stocké dans le sol tant qu’il n’est pas perturbé.
Composés de plantes vivaces à racines profondes, les prés fleuris améliorent la structure et la santé des sols avec le temps et peuvent restaurer des sols appauvris ou dégradés. Ces plantes s’adaptent à des sols pauvres et à des conditions difficiles, sans nécessiter d’intrants importants une fois le milieu établi.
À l’échelle collective, les effets peuvent être significatifs. La conversion de seulement 10 % des pelouses résidentielles et des espaces verts publics pourrait avoir un impact important sur la conservation des insectes. En réduisant la fréquence de tonte, il est aussi possible de diminuer les coûts d’entretien, tout en laissant davantage de place à des milieux vivants et résilients.
Repenser nos pelouses, ce n’est pas renoncer aux espaces verts, mais les transformer en milieux plus vivants, plus résilients et plus cohérents avec les défis environnementaux actuels. En laissant plus de place aux prés fleuris, on remplace des pelouses nocives pour l’environnement par des milieux vivants et résilients qui soutiennent la biodiversité et contribuent au stockage du carbone.
Pour aller plus loin:
- Consultez notre sélection de mélanges de semences pour les prés fleuris.
- La campagne Partage ta pelouse de la Fondation David Suzuki propose des ressources concrètes pour celles et ceux qui souhaitent transformer leur pelouse en un espace plus vivant et bénéfique pour l’environnement.
Sur la page dédiée, il est possible de s’engager officiellement en faveur d’une autre façon d’aménager les espaces verts, mais aussi d’accéder à une boîte à outils regroupant des guides techniques pour accompagner la transition, de la réflexion à la mise en œuvre.
👉 Partage ta pelouse – Fondation David Suzuki
Références
Fondation David Suzuki. (2024). Partage ta pelouse. Récupéré à https://fr.davidsuzuki.org/passez-a-laction/agissez-localement/partage-ta-pelouse/
Fondation David Suzuki, Dark Matter Labs, Nouveaux Voisins. (2024). Partage ta pelouse : Identifier le potentiel de diversification du territoire par la transformation des pelouses.
Wormser, Owen. (2022). Lawns into Meadows: Growing a regenerative landscape. Stone Pier Press.
WWF Canada. (2024). L’initiative « Mai sans tondeuse » aide-t-elle vraiment les pollinisateurs ? Récupéré à https://wwf.ca/fr/stories/mai-sans-tondeuse-aide-t-elle-les-pollinisateurs/